Perles d'Afrique

Perles d'Afrique

Dakar, une île comme horizon...comme oraison...

Une Ile…

L’océan se jette sur la frêle embarcation. Le bleu des eaux en s’élevant s’enchevêtre dans la blancheur de l’écume que le choc arrache à la coque. Les eaux s’échappent de leur  élément pour rejoindre le vent et s’abattre sur les passagers de ce bateau qui rejoint un autre destin.

Ce destin ne sera pas le sien. Il prend racine dans le passé. Il s’avance pourtant au devant du bateau qui draine 350 curieux ; autant de passionnés, ou d’illuminés qui voudraient renverser le cours de l’histoire, le cours de la folie humaine, le cours de la mauvaise conscience qui nous poursuit à travers les siècles sans nous assagir.

Un bout de terre perdu et trop connu. Un bout de terre qui s’est échappé, désolidarisé du ciel, abandonné à sa douleur pendant des siècles. Rocher souffrant, épousant les cris étouffés d’hommes, de femmes et d’enfants vendus par leur frères, leurs sœurs, leurs parents, ou bien des étrangers ; « lesquels ont le plus péchés ? »

Les mouettes relaient le cri des infortunés au dessus de nos têtes, comme pour nous rappeler que d’autres ont vécu cette courte traversée sans pouvoir se retourner ; et loin d’admirer l’infini de cet azur mouvementé, tremblaient du désir d’échapper à leur fatale destinée.

L’astre du jour lui aussi s’enflamme au dessus du rocher. Il sort de la pierre comme la semence s’arrache à la terre quand le bourgeon veut devenir plante. Et tout se teinte d’argent jusqu’à éblouir le regard fixé sur l’ile mystérieuse, envoutante et quelque part repoussante. Alors les yeux baissés, humblement recueillis, dans un inconfort provoqué par la lumière du jour qui s’impose, l’ile grandit, se rapproche, elle est là.

Rencontre intense. Moment d’émotion. Composition de lieu.

Leurs âmes vibrent encore et résonnent des chaines qui les entravaient. La pierre témoigne sans accuser cependant. Le rouge et le jaune habillent toujours les bâtisses des anciens colons, des anciens négriers, des anciens habitants de ces quartiers isolés au milieu de la mer. Les bougainvilliers drapent de rose, de blanc et d’oranger, les balcons de fer forgé dont la beauté impertinente narguaient les formes rugueuses des boulets aux pieds attachés, et des bracelets qui emprisonnaient leurs chevilles.

La mer caresse à présent le  littoral apaisé. Un vent du nord murmure un chant inconnu. Gospel ou requiem, des mots qui dérangent et réveillent notre conscience humaine. Drame d’hier et drame d’aujourd’hui. L’être humain ne prend que rarement des leçons de l’histoire qui le bouleverse. Les grands poissons dévoreurs ont disparu ; le sang ne les attire plus. Pourtant les attaques des vagues semblent faire mémoire du claquement de leur grande mâchoire. Cimetière sur lequel naviguent des yachts, et s’essoufflent des pirogues à la recherche du Thiof !

Et puis droit devant, au fond d’une cours, le rappel de l’intolérable !

Une ouverture sur le nouveau monde, une fermeture sur l’ancien. Le prix du développement d’une nouvelle civilisation, le sang de toute une population, de peuples décimés et de familles séparées. Humains réduits en esclavages, engraissés pour une traversée sans espoir, pour un départ imposé : la Porte du Non Retour. La vision cache l’horreur du moment passé. Le bleu marine n’efface pas les flaques violettes dressées dans le temps, mélange de sang, celui des hommes noirs, celui des hommes blancs, sang rouge, sang bleu ; l’un répandu par l’autre au son d’un carillon approbateur, au son d’une homélie complice du supplice.

Arracher son regard et sa pensée de l’outrage faite aux hommes, femmes et enfants victimes de l’appât du gain, de l’appât du pouvoir, victimes de la déraison sans compassion. S’arracher pour ne pas sombrer, s’arracher pour continuer à espérer en notre folle humanité, s’arracher pour pouvoir encore admirer ce que les survivants ont façonné de leur identité, de leur forte personnalité, de leur incroyable ténacité.

Ouvrir à nouveau les yeux. Se pencher sur un enfant pour l’embrasser. Toucher la vie et quitter cet espace mort. Croiser le visage de personnes aimées. Recoller à l’actualité. Partager un plat traditionnel de riz au poisson et boire un breuvage vert au gout étrange : fruit des arbres de Casamance, fruits du talent des femmes qui inventent, fruit du travail au pilon d’une jeune femme insulaire.

Repartir sur l’océan emportant dans le cœur la douleur de cette ile maudite, de cette ile chérie, de cette ile envoutante.

Gorée, nous diras-tu que dans le monde ta tragédie finira par s’effacer ?

 

                                               Laurence, de retour de Dakar, Ile de Gorée, Sénégal, 24 février 2011

                                                          

En lien avec le FSM, notre visite le 5 février 2011 ; les jours précédents, des comités de migrants ont élaboré et signé la charte mondial du migrant sur l’ile.



24/02/2011
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