Perles d'Afrique

Perles d'Afrique

DE JEAN FRANCOIS DEBARGUE : tout simplement magnifique, goutez!

Comme depuis des millions d’années, le soleil s’est levé aux portes du Hoggar. Il est tapi là, chaque matin. Et chaque soir il s’en va, à regret, saluer le reste du monde. On aura beau m’expliquer une organisation céleste différente, il faudra alors convaincre chacune des pierres de l’Assekrem, spectatrices et amantes de cette caresse quotidienne partagée sur le flanc des vallées et la paroi des monts, que le soleil n’est pas amoureux de ce quartier lunaire oublié là.

 Il n’y a pas de hasard dans le dessein de Dieu, hormis le Hoggar.

 Le Hoggar est cette partie du monde que la main de Dieu a chiffonné et froissé, se relevant titubant de sa fatigue de créateur. Là encore les scientifiques avancent des raisons géologiques. Libre à eux même, tirés de la glaise, de vouloir comprendre ce que mes yeux acceptent. La main et le pas de Dieu y ont laissé leurs traces.

Le silence et le vent ne les effacent pas. Ils les révèlent. Les pierres n’ont pas été jetées pour lapider, mais déposées là, prêtes à bâtir. Elles n’ont pas été lancées pour blesser ou tuer, mais guérir et enfanter. Franchir les oueds et regs des innombrables tribus géologiques, marcher avec et parmi elles, pierre dans les pierres, devenir secousse ponctuelle dans leur souvenir tellurique… Les pierres semées en lignes se sont faites sentiers, sillons en lacets. D’autres, à la volée, fleurs en discernement, jettent à perte de vue leurs couleurs enlacées.

 Le temps qui coule est celui de l’ecclésiaste.

Je suis arrivé minéralisé, plus dur que les pierres, mes sœurs érodées. De fusion récente, je me suis senti accepté, minéral empilé, éboulé, étonné de pouvoir déplacer ma lave éteinte dans ce monde d’empilement, d’éboulement, défiant les lois de l’équilibre. J’ai vu les pierres devenir vivantes, sonnantes sous mes pas, messagères obstinées et fidèles de peintres et de graveurs rupestres, de premiers bâtisseurs. Je les ai vues protéger dans leurs fissures de microscopiques fleurs et conspirer pour sauvegarder quelques troncs d’arbustes dans leurs canyons ou leurs oueds asséchés. C’est dans les failles et l’érosion que la lumière passe et agit. Toute part végétale, même mousse sous un cœur durci peut ici se prendre à rêver, attendant son dû.

J’ai vu la pensée des pierres monter dans l’horizon, libérée par quelques gouttes d’orage, en une buée devenant peu à peu nuée. Les pierres et l’eau vivent un amour courtois d’impacts éphémères, de courants tumultueux ou de gueltas fleuries. Le désert est un amour contrarié  d’eau et de pierres, fugace et intense. Rien de moins étonnant que ces pierres géantes fracturées d’une seule larme, que l’équilibre d’un pierrier mis en cause par l’ombre d’un nuage isolé, qu’un rocher sculpté de guelta devenu mémoire d’eau. Toute une nappe de pierre dépliée inlassablement pour un ciel invité…

Je me suis perdu dans le vertical et l’horizontal de la profondeur minérale. Je me suis retrouvé dans mes failles, mes doutes, jalonnés de souvenirs et de repousses végétales, cherchant l’issue lumineuse. J’ai débusqué l’animal au détour des pierres gravées ou de quelques touffes d’herbes séchées. La tentation de n’être que minéral, végétal et animal, pleinement et suffisamment, m’a saisi. Etre homme en ces lieux peut si vite devenir injure.

Je reviendrai me raffûter l’âme sur les pierres du Hoggar.

Jean-François Debargue, juillet 2013



13/08/2013
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