Perles d'Afrique

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Figaro sur le WEB, Afrique et migration, réagissez!

L'Afrique devrait mieux tirer profit des migrations de ses populations 

Par Jean-Pierre Robin
18/04/2011 |
Le président ivoirien Houphouët-Boigny avait lancé, dans les années 1970, la notion d'«ivoirité» pour rassurer ses concitoyens inquiets de l'afflux d'étrangers. DR
Le président ivoirien Houphouët-Boigny avait lancé, dans les années 1970, la notion d'«ivoirité» pour rassurer ses concitoyens inquiets de l'afflux d'étrangers. DR Crédits photo : -/AFP

La Banque mondiale propose que les 30,6 millions d'Africains expatriés contribuent plus efficacement au développement de leur continent. 

La France et la Côte d'Ivoire sont les deux destinations privilégiées des Africains qui émigrent. L'ancienne puissance coloniale en héberge sur son sol 2,754 millions alors que le premier producteur mondial de cacao en accueille 2,448 millions. La Banque mondiale cite ces chiffres en préambule d'une étude inédite visant à «démultiplier l'impact (économique) des migrations pour l'Afrique». C'est une façon de rappeler que tous les Africains qui vont vivre en dehors de leur pays d'origine ne quittent pas forcément le continent. «Deux tiers des migrants d'Afrique subsaharienne, notamment les plus pauvres, vont s'établir dans d'autres régions du continent, alors que dans le cas de l'Afrique du Nord 90 % sont partis outre-mer», note le rapport.

Que la Côte d'Ivoire se positionne comme le principal pôle d'attraction peut évidemment surprendre : le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) vient de signaler que plus de 150.000 Ivoiriens ont dû s'enfuir au Liberia ces dernières semaines. Mais le fait est que, depuis l'époque de la colonisation française, le pays n'a cessé d'attirer la main-d'œuvre voisine. Au point que dans les années 1970, le président Houphouët-Boigny avait dû lancer la notion d'«ivoirité» pour rassurer ses concitoyens inquiets de l'afflux d'étrangers.

Les flux et reflux démographiques que connaît la Côte d'Ivoire illustrent bien l'ambivalence des migrations interafricaines. Elles obéissent certes principalement à des motivations économiques en faveur des pays les plus riches, comme le Nigeria et l'Afrique du Sud. Mais il s'agit parfois de «migrations forcées». L'UNHCR dénombre actuellement 2,2 millions de réfugiés qui ont dû fuir, à la suite de guerres ou de catastrophes naturelles, sans compter les 6,5 millions de gens déplacés au sein de leur propre pays.

La fuite des cerveaux, atteint des proportions alarmantes

On ne saurait donc sous-estimer l'impact négatif des flux migratoires sur les régions délaissées. L'économiste en chef de la Banque mondiale pour l'Afrique, Shantayanan Devarajan, admet que «la fuite de capital humain» pénalise «les pays de petite taille et à faible revenu» ainsi que «les pays fragiles qui sortent d'un conflit». Phénomène plus général, le brain drain, la fuite des cerveaux, atteint des proportions alarmantes. La Banque note qu'un diplômé africain sur huit de l'enseignement supérieur vit dans un pays de l'OCDE. C'est un véritable fléau au Ghana : 37,1 % de médecins formés dans ses facultés et 55,9 % des praticiens nés sur ses terres exercent à l'étranger. Au total, 11 % des infirmières et 18 % des médecins éduqués au sud du Sahara travaillent sous d'autres cieux, avec pour conséquence une pénurie des personnels médicaux d'autant plus accusée que le pays est pauvre.

Malgré ces réserves, les experts de la Banque mondiale estiment que «les Africains vivant à l'étranger constituent une ressource vitale». Le principal canal, ce sont les envois de fonds, les remittances, selon le terme anglais, que les expatriés adressent régulièrement à leurs familles restées dans la mère patrie. Ce vecteur est désormais plus important que l'aide publique au développement. Il a véhiculé 39,7 milliards de dollars en 2010, dont 21,5 milliards pour l'Afrique du Nord et 18,2 pour les régions subsahariennes. Ces fonds sont également moins volatils que les investissements directs étrangers, qui ont chuté en 2009 avec la crise.

Instaurer la double nationalité pour leurs émigrés

Il est possible d'accroître l'impact de ces financements qui se font au sein des familles par-delà les frontières, estime Dilip Ratha, l'économiste principal de la Banque pour les questions de migrations. «Certains pays, comme le Mexique et la Turquie, ont essayé d'orienter leurs capitaux à des fins d'investissements collectifs, mais cela n'a pas marché. Il faut préserver leur caractère privé, tout comme est personnelle la décision d'émigrer», juge cet ancien économiste de Crédit Agricole Indosuez, d'origine indienne. Il propose, en revanche, de s'attaquer au problème endémique des coûts de transactions, totalement excessifs (il faut payer 20 dollars pour l'envoi de 200 dollars). La solution serait de faire jouer les réseaux des postes et les entreprises de téléphonie mobile.

Au-delà des remittances, Dilip Ratha préconise de mobiliser l'ensemble de l'épargne des diasporas, qu'il évalue à 30,4 milliards de dollars annuellement pour les pays subsahariens. L'idée consisterait à émettre des bons d'épargne, à l'instar de ce qu'Israël et l'Inde font depuis longtemps, et que la Grèce s'efforce de mettre en place auprès de sa propre diaspora. Ces titres, émis à des taux hors marché, pour des valeurs nominales de 100 à 10.000 dollars, serviraient à «financer des infrastructures, des projets de santé et d'éducation».

Last but not least, Dilip Ratha exhorte les États africains à instaurer la double nationalité pour leurs émigrés (seulement 20 sur 54 l'acceptent) de façon à renforcer les liens avec leurs communautés étrangères. Il ne doute pas que ces diasporas aient un grand avenir compte tenu des évolutions démographiques. À l'horizon 2050, la population en âge de travailler aura diminué de 88 millions en l'Europe occidentale, quand l'Afrique subsaharienne aura accru la sienne de 699 millions !

 


25/04/2011
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