Perles d'Afrique

Perles d'Afrique

passeur de mots / passeur de maux

Passeur de mots/passeur de maux

mon petit journal parisien....

 

Lundi 13 juin, 8h

Je passe non loin de la place de la Chapelle. Des matelas se sont glissés sous le métro. Des cartons, des sacs, des formes presque sans mouvement sous des morceaux de tissus. Le Week-end a été ici mouvementé. Le trottoir est habité.

18h, bière à la main, discussion animées, corps allongés. Ramadhan pour les uns, pas pour les autres ; précarités, ennuis ; la cannette comme micro. Ils parlent trop fort. Je passe.

 

Mardi 14, 8h

Quelques tentes arrachent à la promiscuité un peu d’intimité. Les matelas plus nombreux à cotés. Petit camp deviendra grand. Pas un bruit. Cartons, monticule de tissus froissés aux couleurs passées. Boites. Papiers. Canettes et détritus jonchent le sol. Endormis. Le froid rougis mes mains et mon visage. Il caresse sournoisement les couvertures jetées sur des corps endormis ou engourdis. Le printemps refuse d’habiter un espace inhospitalier. Les automobilistes passent. Il faut travailler pour avoir un toit, de la nourriture, des vêtements et de l’eau pour les laver. Alors nous passons. Aperçu dérisoire d’une autre vie qui ne nous concerne pas.

Les caniveaux se remplissent d’eau. Ville propre. 

18h, je marche toujours à vive allure. Le mouvement empêche mon esprit de s’endormir, ma pensée de s’effacer. Les tentes ont à présent avalé tout l’espace. Le groupe s’est agrandi. Hommes debout, toujours parlant fort. A qui ? Bière à la main. Des européens aussi. Les couleurs captent le soleil entre deux averses. Le printemps à délaissé Paris.  Je passe vite. Les visages sont fermés. Pas envie de trainer. Je passe vite entre honte et insécurité. Je passe vite.  Eux s’arrêtent dans ma vie. Touchée. Pas encore coulée.

 

Mercredi 15, 8h

Un attroupement de l’autre coté du couloir. Distribution de fripes. Distribution de paroles. Voix fortes. Désaccords sans harmonie. On s’arrache un Jean, une chemise, une chaussure...de toute façon trop petite. Le calme revient. Le camping ici s’est pas les vacances. Tout ce qui reste d’humanité. Un chez soi dérisoire qui recouvre le trottoir de gauche. Les gens s’agitent à droite. Je ne sais plus où passer. Je me détourne de cette humanité agitée. Le matin et la bière font mauvais ménage. Noces interdites.

 

Jeudi 16, 7h.

D’Aubervilliers j’entends les sirènes. Il se passe quelque chose à Paris. Un attentat ? Des manifestations (trop tôt) ? Des supporters de l’Euro ivres (trop tard) ? Tant de sources de violence possible. J’ai mal à mon pays.

8h, bus numéro 8, arrêté prés d’une dizaine de tentes esseulées. Les autres ont disparu. Les hommes aussi. Quelques européens tentent de plier ce qui reste de dignité. La police est là, mi CRS mi tortue ninja. Le dernier bus, la dernière marche. Quelques rescapés de la nuit écourtée montent à bord. On m’ordonne de passer de l’autre coté. Je dis simplement « je vais travailler » et passe mon chemin du coté que j’ai choisi. Restée libre dans ce qui est imposée par les multiples facettes de notre société.  

Ma pensée quitte les uniformes. J’ai encore plus mal à mon pays. Quelqu’un d’autre l’a déjà dit. Mais j’ai vraiment mal à mon pays « liberté  égalité fraternité» où vous êtes vous enfuis ?

Je marche plus vite. Mon esprit s’ouvre en s’oxygénant. « Je pense donc je suis » ? Je voudrais être loin de ce lieu où l’on habille, où l’on  met en tente, ou l’on rend visible, ou l’on fait disparaitre. Actions en opposition, actions en sursis, actions sans suivi. Des camps qui s’affrontent sur le dos de l’infortune.

Sur ce trottoir bientôt abandonné, des cadavres d’alcool se racontent les chemins d’exil entre deux rideaux bleu marine. Pas la mer. Pas d’horizon. Un service d’ordre dans ce décors en désordre. Etat d’urgence. Qui vit l’urgence aujourd’hui ? Les citadins endormis ? Ceux dont le regard agar se colle aux vitres des bus, bleu aussi. Regard d’azur, regard d’usure. Où est la terre promise ?

Je voudrais arrêter de penser.

Je marche. Mais tandis que chaque pas m’éloigne du forfait, le passé remonte les mêmes faits. Erreurs répétées. Entraide avortée. Visibilité qui met en danger. Nos bonnes actions se retournent contre les exilés et en font des opprimés, révoltés. Une main tendue, une main enchainée. Comment passer sans cœur se retourner ? Sans regarder écœuré ? Mais aussi comment agir sans ajournée un séjour fragilisé ? Nos voix et nos choix ne peuvent rester immédiats. Qui a mis nos lois au sommet d’une démocratie moribonde ? Qui laisse aux voix le droit de crier « dehors ! Toi l’étranger sans toit et sans moi! » ? Qui abandonne aux autorités les choix d’exploiter les ressources enfouis de leurs contrées meurtries ? Qui veut sauvegarder des privilèges trop chers payés par ces étrangers ?

 

Pensées faciles ? Pensées fragiles ? Comme ces tentes restées debout deux petites nuits…gouttes d’eau multicolores perdues dans les vapeurs d’alcool répandu sous le métro de la Chapelle à Paris.

Plus rien. Silence.

 

Que sera demain ?

 

Laurence 16/06/2016



16/06/2016
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