Perles d'Afrique

Perles d'Afrique

Sahara Occidental, Jean François témoigne...

Lettre à Naâma

 

Dans ce coeur de la nuit où la raison des hommes vacille, ne plie pas Naâma.

En ce dernier jour de l'année, comme tous ces derniers jours, je viens à ton parloir, celui de ta
pensée. Ce parloir où ta voix se pose, claire, juste et pacifique. Ce parloir où ta dignité supplante
l'indécence bruyante des gardiens, la dissuasion rampante des barbelés et l'humiliation de tes mains
menottées.

Ce n'est pas la première fois que sur un grabat ou par terre sommeillent tes douleurs.

Smara, Marrakech, Tan Tan, Tiznit, Salé. On ne s'habitue pas, on ne s'endurcit pas. Même à penser
que ton père, ton oncle ont été emprisonnés par le père de celui qui t'emprisonne une fois de plus,
une fois de trop et que la roue continue de tourner, cherchant à broyer de génération en génération,
la graine jetée dans les sables du Sahara par les fils des nuages.

Tu as connu la promiscuité des cellules surchargées, d'amis raflés ou de droits communs, dans
l'attente de procès en procès repoussés. Ton corps se rappelle des brûlures et des coups, tes yeux des
lunettes cassées et des bandeaux portés. Sur l'échelle du supportable, n'était ce pas moins dur que
l'attente des jugements et des parodies de procès ?

Ce quartier neuf et inconnu où la raison politique cette fois ci t'a jeté, plus qu'ailleurs coupé du
monde malgré le bruit organisé, comme une torture de plus. Il est moins enviable d'être « disparu
forcé », qu'au « secret » ou que visité dans des conditions dégradantes et frustrantes. Il existe une
graduation de l'innommable qu'il faut surpasser pour sauvegarder des parcelles de soi, pour
constituer ton intégrité, cette porte en toi que tu peux refermer, sans totalement t'isoler pourtant du
bruit des bottes. Fragile protection contre les assauts des douleurs physiques et des images
blessantes.

 

Dans ce coeur de la nuit où la raison des hommes vacille, je t'en prie, ne plie pas Naâma.

Je n’ai jamais connu les prisons que dans les livres ou depuis peu par les récits des Sahraouis. Toi le
militant du Respect des Libertés et des Droits de l’Homme, guide en ma main ce crayon que l’on te
refuse, mets sur nos lèvres ces mots qu’on étouffe dans ta gorge. Ta seule réclamation ne revendique
pas le respect des libertés ou les droits de l’homme qui te sont pourtant si chers, mais tes droits
fondamentaux de détenu, simplement. Toi, l’enlevé, où est ta liberté ? Toi l’homme de paix, où sont
tes droits ? Tu n’es plus qu’un prisonnier qui demande tes droits fondamentaux de détenu !

Pendant que ceux qui auront des comptes à rendre à la postérité, voire à l’éternité, jouissent d’un
incommensurable présent volé, tu ramasses les miettes de ce temps qu’on te prend. Dans cet espace
de survie où tu rentres, tu organises ta pensée autour de ce que tu ne veux pas céder. Tu écartes tout
ce qui peut t’affaiblir, tout ce qui peut te rappeler la douceur, l’affection de tes proches, tout ce
qu’ils pourraient utiliser pour te faire craquer. Tu gères tes forces pour les minutes à venir, au
maximum une demi-journée pour ne pas devenir l’objet de ce jeu cruel qui consiste à passer d’un
isolement calculé à un interrogatoire scénarisé. Tu concentres ta volonté pour atteindre ce rocher,
puis cette colline, puis cet oued, comme autant de territoires libérés.

Dans quelques heures des chefs d’états vénaux souhaiteront publiquement et indécemment leurs
voeux à des indices, à des taux, à des marges, et accessoirement à leurs sujets.

Dans le silence de ta cellule je souhaite simplement te prendre par la main, toi et tous les réfugiés,
tous les enfermés, tous les bafoués…

Pour qu’au coeur de cette nuit où la raison des hommes vacille, tu ne plies pas, Naâma.

 

Jean-François Debargue

Le 31 décembre 2010



02/01/2011
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